De la Chair à canon

Si les amis et les proches d’Omar Radi pensent que par une Couv, un article et un tweet de médias français réussiraient à faire pression sur le chef de l’Etat pour libérer le journaliste, ils sont bien crédules. Bientôt ils se rendront compte que les tireurs de ficelles qui ont suggéré cette stratégie ont plus intérêt à voir Omar derrière les barreaux que libre. «Omar Radi le martyre», «Omar Radi l’icône de la répression du pouvoir» a plus de valeur qu’un Omar Radi souriant et trinquant à sa liberté retrouvée. Aussi se rendront-ils compte que ces même tireurs de ficelle, les ont piégé en jetant en pâture la palignante, Hafsa Boutahar, la femme qui aurait servi à l’accusé d’objet de vengeance contre le «Makhzen». Dans un ordre mondial dominant, oligopolistique, fondamentalement injuste et inégal, les idéalistes et les femmes ne sont finalement que de la chair à canon de la lutte de pouvoir entre seigneurs de guerre.

Le comité de soutien de Omar Radi a voulu frapper fort la veille de la comparution du journaliste en détention préventive depuis fin juillet, devant le juge d’instruction de la chambre criminelle de la cour d’appel de Casablanca, dans une double affaire de viol et d’espionnage. Le dit comité a choisi de marquer les esprits et d’espérer se faire entendre en optant pour un titre provocateur et une couverture acrimonieuse associant l’affaire Radi au Roi. Ainsi Mediapart, a pris le parti d’un titre qui suggère que Omar Radi serait devenue ligne rouge au même titre que le Sahara ou le Roi, tandis que l’Humanité a offert sa Une à la «cause» en l’ornant du portrait du roi Mohammed VI.

Stratégie dépassée et contre productive

Après des mois de push britanico-qatari, principalement via brookings Institute, le comité de soutien de Omar Radi a voulu changer de fusil d’épaule en s’orientant vers les leaders d’opinion français. D’une pierre plusieurs coups: fermer la porte à la rhétorique d’intelligence avec le MI6, attirer l’attention de l’élite francophone marocaine et s’offrir aisément une couverture plein page.


Cependant, déplacer le ring de Doha à Paris, c’est replacer son adversaire dans son terrain de jeu favori, dans sa zone de confort. Attaquer frontalement le monarque, c’est réveiller l’instinct de survie des marocains. Faire signer des articles par des français et des algériens, c’est attiser l’animosité avérée de l’opinion publique vi-à-vis la France et déchainer son patriotisme à l’encontre des ennemies de l’intégrité territoriale du Royaume.

Entre Mohammed VI et Omar Radi, les marocains choisiront leur roi et les analystes les plus médiatisés diront que Macron fait de la pression sur Rabat au sujet du Sahel, de la Libye et au sujet de la normalisation des relations avec Israël. Voilà comment l’affaire Omar Radi sera mise aux oubliettes en 48 heures avant que Chouf TV ne drive l’opinion dans les semaines à venir.

Le pouvoir marocain que nous nommons communément le Makhzen, est rompue depuis l’indépendance à la pression médiatique de l’Elysée. Faire la Une, d’un quotidien communiste en mal de lecteurs n’excite que les whatsapp des quelques francophones que nous sommes et les amis de Omar.

Si Hassan II a géré Mitterrand, Mohammed VI a géré le printemps arabe. Pour preuve, j’invite les stratèges du comité de soutien à naviguer dans Facebook et YouTube pour se rendre compte que le pouvoir et la monarchie se sont adaptés «royalement» au nouveau monde cruel des réseaux sociaux qui est de loin plus dévastateur que la couverture d’un journal papier qui est en passe de disparaître.

Omar Radi a opté dès le début de son affaire pour une stratégie de provocation tout azimut. Ces armes étaient des tweets cinglants et des posts Instagram narguants. Il y tenait d’ailleurs tellement qu’il s’était permis de briser l’accord qu’il avait avec son avocat, Me Benjelloun, l’homme qui s’était investi personnellement dans sa libération janvier dernier. Les doigts d’honneur, les «fuck Moukhabarat» qui ont suivi sa libération ont, entre autres, poussé le pouvoir à montrer son «ugly face», en l’occurrence les chroniques d’Abou Wail Rifi.

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Omar Radi ne lâchera pas prise et va internationaliser son affaire en provoquant un tsunami d’articles hostiles au Maroc ainsi que des campagne de guérillas sur twitter pilotés par des cabinets internationaux de veille et d’intelligence stratégique. La machine Makhzen va s’emballer, Radi sera poussé dans ses derniers retranchements, abattra toutes ses cartes, réduisant comme une peau de chagrin les possibilités de médiation.

Si la volonté du comité de soutien était de libérer Omar Radi et de le laver de toutes accusations, la stratégie de provocation adoptée jusque là et sans aucun doute une stratégie contre productive. Le résultat on le voit aujourd’hui, Omar est en prison depuis le 29 juillet et sa liberté provisoire vient d’être rejetée.

Hafsa Boutahar, la femme objet

Ce n’est pas l’intelligence avec le MI6 qui a placé Omar Radi derrière les barreaux mais c’est bel et bien une plainte pour agression sexuelle déposée par une de ses collègues au sein du trés repectable LeDesk, l’un des rares médias libres du Royaume. Pour se défendre, Omar Radi avoue avoir eu des relations consentantes avec sa collègue dans la demeure même de leur employeur transformée en bureaux, crise sanitaire oblige. On lui conseillera de prendre les devants et de diffuser sur les réseaux sociaux les échanges qu’il avait eu avec la plaignante juste avant le passage à l’acte. Le nom et l’identité de la collègue seront ainsi être dévoilés au grand jour.

Violemment attaquée, Hafsa Boutahar décidera de donner sa version des faits à la presse sans attendre la fin de l’enquête. Une épreuve particulièrement sensible et éprouvante dans une société comme la nôtre. Car d’aucuns ne peut imaginer la pression que subissent les femmes dans notre pays quand elles parlent à visage découvert d’agression sexuelle. Innocentes ou coupables, elles endurent pour très longtemps les affres du jugement et du harcèlement aussi bien de leur entourage privé que professionnel.

Depuis l’éclatement de l’affaire, Hafsa Boutahar, se bat pour se faire entendre. A part quelques articles ici et là, sa voix reste inaudible face à un comité de soutien de Omar Radi plus agressif, plus réactif et mieux organisé. Jugée d’avance par ses collègues qui ne lui accordent même pas le bénéfice de doute, Hafsa tente tant bien que mal de répondre à ses détracteurs. Elle vient à ce propos de lancer comme une bouteille à la mer le hashtag #WeBelieveHafsa.

Pour quelles raisons dirait-on? Parce que l’affaire Bouachrine a fait trop de dégât chez les plaignantes. Parce que Omar a un grand capital sympathie. Parce c’est une femme, et une femme n’a pas de libre arbitre, elle est toujours l’objet d’un mâle.

Et c’est à ce propos que la défense agressive du comité de soutien de Omar Radi a probablement mis en danger le journaliste tout en risquant d’éclabousser le journal et la rédaction qu’ils l’ont toujours soutenu.

En effet, répéter à tout va qu’il «s’est fait» la «makhzanienne», la «khabachiste», – référence à Mohamed Khabachi Directeur de publication de Barlmane.com-, Omar Radi avouerait donc avoir utiliser une femme comme trophée de guerre dans sa lutte contre le pouvoir. De plus, en souillant une collègue, en la traitant d’objet du Makhzen et en exposant l’intimité de la vie professionnelle de sa rédaction, Radi met en danger la réputation d’un des derniers îlot de liberté d’expression du pays, LeDesk.

Omar Radi et ses amis n’auraient-ils pas dû écouter profondément les déclarations de la plaignante, le temps de détecter d’éventuelles incohérences, puis bâtir une stratégie plus sereine et plus réfléchie ? N’auraient-ils pas dû attendre les déclarations de Ali Amar avant de le mettre dans l’embarras et devant le fait accompli ?

Chair à canon

Depuis la crise financière de 2008, l’événement annonciateur des ruptures sans précédent dans l’ordre mondial depuis la chute du mur de Berlin, les seigneurs de guerre qui ont découvert le digital le graal tant convoité, se sont fait une spécialité de créer et de détruire des icônes. Leurs candidats sont principalement les jeunes idéalistes rêvant d’un monde nouveau. Ainsi la décennie a vu naître une génération de néo militants : lanceurs d’alertes, icônes de révolution, porte-drapeaux d’écologie, etc. qui dans l’euphorie des likes, des vues et de retweets se persuadent être des véritables acteurs de changement. Malheureusement, l’histoire nous a montré qu’ils ne sont finalement que des outils périssables entre les mains des véritables détenteurs du pouvoir. Assange, Snowden, Wael ghoneim .. ne sont plus que l’ombre d’un passé déjà lointain. Tandis que Soros, fondateur d’Open Society, Clayton Swisher, le corbeau d’Al Jazeera et Azmi Bishara, l’idéologue de la gauche israélienne et ancien parrain de B20 sont toujours libres et seront toujours actifs tant que le monde regorge encore de jeunes rêveurs, stock intarissable de chair à canon.

Omar Radi a emboîté les pas d’autres confrères et militants. Son cas n’est pas sans rappeler celui de Hamid El Mahdaoui, Nasser Zefzafi, Taoufik Bouachrine, Souleiman Raissouni qui ont tous cru bon de suivre les chuchotements des tireurs de ficelles qui leur miroitaient le mirage de l’influence et de puissance et les ont emmuré dans une lutte contre des élites périphériques puis entre quatre murs d’une cellule.

Alors qu’ils payent leur crédulité par leur chair, les princes My Hicham, les Ilyas El Omari et les Maati Mounjib continueront à défendre la liberté d’expression depuis M’diq, Marbella ou Paris, devant une bonne côte de boeuf saignante et du bon vin rouge.

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