La femme qui dînait avec le patron de Nvidia et renseignait Pékin

Elle avait ses entrées auprès de l’un des hommes les plus puissants de l’intelligence artificielle. Pour les services américains, Alice Huang renseignait aussi Pékin. Une enquête du New York Times raconte cette proximité avec le patron de Nvidia et révèle que Donald Trump, averti depuis près d’un an, a choisi de ne pas agir. Jensen Huang, lui, n’a pas été prévenu.

Taipei, juin 2024. Après un salon technologique, Jensen Huang partage un whisky avec plusieurs dirigeants du secteur. À ses côtés, une femme d’affaires chinoise : Alice Huang. Onze mois plus tard, elle est de nouveau aperçue avec lui à la sortie d’un restaurant de la capitale taïwanaise. Le patron de Nvidia répond aux journalistes. Elle attend derrière lui.

Cette proximité, Alice Huang la met en avant auprès des investisseurs pour lever des fonds et développer ses affaires. Elle occupe des fonctions dirigeantes chez Megaspeed, une société de centres de données établie à Singapour. Mais, à Washington, elle intéresse les services de renseignement. Ils la surveillent et ont conclu qu’elle transmet des informations à Pékin, révèle le New York Times dans son enquête du 29 octobre.

Ses échanges ont fait apparaître un contact américain dont les services ont établi l’identité : Jensen Huang. L’homme dont les puces alimentent la course mondiale à l’intelligence artificielle. Et qui a désormais l’oreille de Donald Trump.

L’alerte que Trump a laissée sans suite

Les conclusions du renseignement remontent jusqu’au président américain il y a environ un an. Trump prend connaissance du dossier et choisit de ne pas agir. Le New York Times décrit ses préoccupations : préserver les ventes de Nvidia, qui soutiennent l’économie et les marchés financiers, et éviter de compliquer les relations commerciales avec Pékin.

Jensen Huang a construit sa relation avec le président à mesure que Washington débattait de l’avenir de ses ventes à la Chine. Il s’est rendu à Mar-a-Lago avec son épouse pour défendre sa cause lors d’un dîner de donateurs. Il a obtenu un assouplissement des restrictions. Nvidia a aussi versé au moins 20 millions de dollars au financement de la salle de bal voulue par Trump, rapporte le quotidien.

Pour les services américains, l’accès d’Alice Huang au patron de Nvidia ouvre une perspective inquiétante : recueillir des informations sur l’entreprise, mais aussi sur les intentions du président dans la bataille technologique avec la Chine.

Jensen Huang, lui, ne reçoit aucune mise en garde. Lors de la première présentation du dossier à Trump, les responsables américains pensent qu’il ignore les activités d’Alice Huang. La surveillance de la femme d’affaires se poursuit.

Une petite société, 4,8 milliards de dollars d’équipements

Également connue sous le nom de Huang Le, Alice Huang est passée par plusieurs banques chinoises puis par Hexi Capital, un fonds de Shanghai présent dans les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle. Ses relations avec Jensen Huang deviennent un argument auprès des investisseurs, au moment où les entreprises se disputent l’accès aux processeurs Nvidia.

Autour de Megaspeed, les achats atteignent des montants considérables. Entre juin 2024 et février 2026, une société sœur installée en Malaisie acquiert au moins 4,8 milliards de dollars d’équipements contenant des puces et des technologies Nvidia, d’après les données commerciales consultées par le Times.

Un détail a déjà éveillé les soupçons américains. Fin 2024, un responsable du département du Commerce visite un centre de données en Malaisie. Le matériel Nvidia est encore dans ses cartons. Ces équipements emballés font soupçonner un lieu de transit, où les puces seraient réceptionnées avant de repartir. L’enquête américaine sur Megaspeed commence à cette période.

L’entreprise construit des centres de données et loue leur puissance de calcul à des clients chinois, dont Alibaba. Ceux-ci peuvent ainsi utiliser des puces installées en Asie du Sud-Est. Les enquêteurs soupçonnent aussi qu’une partie des processeurs soit envoyée clandestinement en Chine.

Alice Huang est interrogée à Singapour en 2025, puis relâchée. En 2026, le dossier du département du Commerce passe au département de la Justice. Les achats de produits Nvidia continuent.

Nvidia défend sa cliente, Megaspeed poursuit ses chantiers

Chez Nvidia, la réponse est ferme : Megaspeed est un client régional comme les autres. « Les rencontres avec les clients font partie du travail d’un directeur général », explique au Times le porte-parole John Rizzo. Le groupe affirme avoir vérifié et réfuté les accusations de contrebande. Il assure que ses clients ne reçoivent ni secrets industriels sensibles ni informations relevant de la sécurité nationale.

Jensen Huang défend lui-même cette relation dans un entretien à Bloomberg, repris par Reuters le 29 octobre. Nvidia a contrôlé les installations de ses processeurs chez Megaspeed et compté chaque unité, affirme-t-il. Il précise qu’Alice Huang a quitté l’entreprise.

Megaspeed mandate des avocats extérieurs pour une enquête interne et annonce sa volonté de coopérer avec Washington. Pékin dénonce des accusations sans fondement. La Maison-Blanche refuse de commenter.

Au Sénat, Elizabeth Warren réclame des explications à Jensen Huang et au conseil d’administration de Nvidia. Elle appelle à faire adopter une législation soutenue par les deux partis pour empêcher le transfert de technologies américaines avancées vers la Chine.

À Johor, en Malaisie, Megaspeed poursuit la construction d’un vaste centre de données. Sur place, le New York Times a trouvé des engins au travail et des ouvriers occupés à poser des canalisations. Selon une personne informée du projet, l’entreprise a déjà acquis les puces nécessaires pour le faire fonctionner.

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