The Economist accuse Riyad et Abou Dhabi de « semer le chaos »

Dans un éditorial publié le 22 octobre, l’hebdomadaire britannique met directement en cause la rivalité entre Mohammed ben Salmane et Mohammed ben Zayed. Du Soudan au Yémen, jusqu’aux ports de la Corne de l’Afrique, il accuse les deux puissances du Golfe d’alimenter des conflits qui ravagent les populations et compromettent leur propre sécurité.

La charge vise les deux hommes autant que leurs États. Pour The Economist, les interventions de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis portent davantage la marque d’une « rivalité capricieuse » entre Mohammed ben Salmane et Mohammed ben Zayed que celle d’une stratégie réfléchie. Leur compétition pour l’influence contribue, selon l’hebdomadaire, à rendre les guerres de leur voisinage plus meurtrières et plus difficiles à arrêter.

Le journal souligne le paradoxe : les deux pays, longtemps présentés comme des pôles de stabilité, sont désormais eux-mêmes exposés. L’Iran exerce une pression sur le détroit d’Ormuz, les Houthis frappent les infrastructures saoudiennes et menacent Bab el-Mandeb, tandis que Washington se montre moins disposé à garantir la sécurité de ses partenaires du Golfe. Dans ce contexte, estime l’éditorial, Riyad et Abou Dhabi devraient coordonner leurs moyens pour sécuriser leur environnement.

Le Soudan constitue le cas le plus accablant aux yeux de l’hebdomadaire. Celui-ci affirme que les Émirats arment et soutiennent les Forces de soutien rapide (FSR), qui combattent l’armée soudanaise pour le contrôle du pays. Abou Dhabi dément ce soutien. The Economist décrit les FSR comme une milice génocidaire, responsable de violences sexuelles massives, et rapporte qu’elles traquent et tuent des médecins susceptibles de témoigner de leurs crimes.

Face aux FSR, l’armée soudanaise bénéficie du soutien de Riyad, écrit le journal, qui la juge moins brutale que son adversaire. La mise en cause concerne donc les deux capitales, avec une insistance particulière sur l’appui émirati aux paramilitaires.

Ces accusations s’inscrivent dans un dossier documenté par les enquêteurs de l’ONU. Le 3 septembre, Reuters a rapporté leurs conclusions sur un réseau de personnes et d’entités situées notamment aux Émirats, au Tchad, en Libye et en Somalie, impliqué dans l’approvisionnement des FSR. Les enquêteurs ont également relevé les capacités de frappe acquises par l’armée grâce à des équipements étrangers et des attaques contre les civils commises par les deux camps.[Reuters]

Au Yémen, The Economist établit un lien direct entre la querelle des deux partenaires et le renforcement des Houthis. Leurs désaccords ont entraîné un retrait émirati, permettant au mouvement soutenu par l’Iran d’occuper l’espace laissé vacant. Les deux puissances ont ainsi affaibli le front qu’elles avaient constitué contre un adversaire qui menace aujourd’hui les aéroports, les oléoducs et les voies maritimes du royaume saoudien, selon cette analyse.

Cette rupture avait éclaté au grand jour en décembre 2025, lorsque Riyad avait frappé à Moukalla une cargaison d’armes qu’il disait liée aux Émirats, après une avancée de séparatistes soutenus par Abou Dhabi vers la frontière saoudienne. Les Émirats avaient ensuite annoncé le retrait de leurs forces du Yémen.[Reuters]

La compétition déborde ces deux guerres. Les ports de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique sont devenus un autre terrain d’affrontement. The Economist avertit que les alliances concurrentes de Riyad et d’Abou Dhabi risquent d’aggraver les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée, déjà menacées par une nouvelle guerre. La recherche d’accès commerciaux et de partenaires de sécurité contribue ainsi, dans sa lecture, à fragiliser davantage la région.

L’éditorial pointe aussi les ressorts économiques de la violence. Il reproche aux deux puissances de fournir des armes, de complexifier les conflits et de ne pas suffisamment endiguer le blanchiment du butin de guerre. Le soutien aux combattants se double donc, selon le journal, d’un défaut de contrôle des ressources tirées des affrontements.

Le bilan humain donne l’échelle de cette politique. Pour les guerres du Soudan et du Yémen réunies, The Economist évoque des centaines de milliers de morts, près de 20 millions de personnes chassées de chez elles et des millions d’autres au bord de la famine. Il demande aux deux capitales de cesser de soutenir les belligérants au Soudan, particulièrement les FSR, et d’agir ensemble pour obtenir un cessez-le-feu. Au Yémen, il préconise une coopération pour contenir les Houthis et rétablir une trêve.

La contradiction la plus concrète concerne l’ambition agricole d’Abou Dhabi. Les Émirats veulent faire du Soudan un grenier pour leur approvisionnement alimentaire, rappelle l’hebdomadaire. Mais cette ambition suppose des terres cultivées, des récoltes et des agriculteurs en vie. Pour The Economist, elle devient irréalisable lorsque des hommes armés massacrent ceux qui sont censés la rendre possible.

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