Gadi Eisenkot, le fils de Marocains qui a fait trembler Netanyahu

Fils d’immigrés juifs marocains, ancien chef de l’armée israélienne et père d’un soldat mort dans la guerre de Gaza, Gadi Eisenkot s’est imposé comme le principal adversaire de Benjamin Netanyahu. Face aux appels pressants du Premier ministre à mobiliser la droite pendant le scrutin, cet homme peu porté sur les effets de tribune a incarné une menace autrement plus difficile à combattre : celle d’une alternance venue du centre droit et de l’institution militaire.

Mardi 27 octobre, en plein scrutin, Benjamin Netanyahu paraît aux abois. Dans une pièce aux allures de bunker, la voix tremblante, le Premier ministre presse les électeurs de droite de sortir voter. « Pas de plage, pas de barbecue, tout le monde va voter Likud. » Il invoque la forte mobilisation des électeurs arabes, multiplie les avertissements, présente l’avenir de l’État juif comme l’enjeu immédiat du vote. L’appel électoral prend des accents d’appel au secours.

La veille encore, Netanyahu mettait en avant le soutien de Donald Trump. Le président américain avait appelé les Israéliens à le reconduire pour achever leur œuvre commune contre l’Iran. Netanyahu avait relayé cet appui, faisant de sa proximité avec la Maison-Blanche un argument pour conserver le pouvoir. Mais, le jour du scrutin, c’est à ses propres électeurs qu’il doit demander de se mobiliser.

L’homme qui menace de lui faire perdre le pouvoir s’appelle Gadi Eisenkot. Ancien chef de l’armée israélienne, fils d’immigrés juifs marocains, ce responsable réservé a réussi à fédérer autour de lui le principal bloc d’opposition. Il connaît les questions militaires sur lesquelles Netanyahu a bâti sa réputation, tout en offrant le visage d’une alternance. Celui qui pourrait devenir le premier chef de gouvernement israélien d’ascendance marocaine a ainsi imposé au Premier ministre un adversaire difficile à caricaturer en homme faible.

Document • Traduction intégrale

L’appel de Netanyahu aux électeurs de droite

Benjamin Netanyahu, dans une vidéo diffusée pendant le scrutin.

« Chers électeurs de droite, il reste encore quarante minutes. Il n’est pas trop tard. Il y a un bureau de vote près de chez vous. Vous avez vu les files d’attente interminables devant les bureaux de vote du secteur arabe. Vous avez vu les avions que la gauche a fait venir de New York, avec des milliers de personnes venues ici après avoir parcouru des milliers de kilomètres1. Alors, qu’y a-t-il de si difficile à aller au bureau de vote près de chez vous pour voter Mahal2 ? Vous pouvez le faire. Nous gagnons.

Et vous savez quoi ? Si c’est pour les autres véritables partis de droite, allez aussi voter pour eux, y compris pour les partis ultraorthodoxes. Ne votez pas pour la fausse droite. Pas pour Liberman, qui est le faux du faux, qui parle toujours comme un homme de droite et agit comme un homme de gauche. Pas pour Winter, pas pour les autres, pas pour Zelekha, ni pour Bennett, qui vous a déjà trompés et vous trompera encore.

Votez Mahal et pour les partis de la coalition actuelle : nous gagnons. Si vous ne sortez pas voter, nous perdons. Et je vous dis encore une chose : si vous avez voté, je vous en remercie. Mais téléphonez à votre grand-père et à votre grand-mère, à votre oncle et à votre tante, à votre voisin et à votre voisine. Si quelqu’un n’est pas allé voter, dites-lui qu’il reste du temps. Même vingt minutes, c’est suffisant. Mais vous avez maintenant quarante minutes pour vous rendre au bureau de vote près de chez vous et voter Mahal.

Merci à vous. Ensemble, nous agirons et ensemble, nous réussirons. »

Source : retranscription en hébreu de la vidéo de Benjamin Netanyahu, fournie à la rédaction. Traduction française intégrale du propos ; mentions publicitaires du service de transcription retirées.

1. À cet endroit, la transcription automatique contient le mot « מבריא », incohérent dans la phrase. Il n’est pas traduit.

2. « Mahal » désigne les lettres מחל inscrites sur le bulletin de vote du Likoud.

Des racines marocaines, une carrière dans l’armée

Eisenkot a grandi à Eilat, à l’extrémité sud d’Israël. Son parcours s’est construit dans l’infanterie, au sein de la brigade Golani, dont il a gravi les échelons jusqu’à prendre la tête de l’armée israélienne.

Cette trajectoire le distingue profondément de Netanyahu. Le Premier ministre a développé une maîtrise exceptionnelle des médias, du discours politique et des réseaux américains. Eisenkot s’est formé au commandement militaire. Son autorité repose davantage sur sa carrière et sa réputation que sur son aisance devant une caméra.

Dans le portrait que lui consacre Axios à la veille du scrutin, Barak Ravid décrit un candidat réservé, peu amateur de télévision et visiblement mal à l’aise lorsque ses partisans l’acclament. Face à Netanyahu, orateur rompu aux grandes scènes internationales, Eisenkot avance sans chercher à reproduire le personnage de son adversaire.

Ce contraste constitue l’un de ses principaux atouts politiques. À l’usure d’un dirigeant omniprésent, il oppose une image de sobriété. Aux accusations de manipulation qui poursuivent Netanyahu, il oppose une réputation de franchise, reconnue jusque chez certains de ses adversaires.

Le 7 octobre, une rupture politique et intime

Les attaques du 7 octobre 2023 ont donné à son engagement une autre dimension. Eisenkot rejoint alors le gouvernement d’urgence formé autour de Netanyahu. Puis la guerre frappe sa propre famille : son fils est tué à Gaza. Deux de ses neveux meurent également dans le conflit.

Ces décès accompagnent sa rupture avec le Premier ministre. L’ancien chef militaire devient l’un des visages d’une contestation qui porte sur la responsabilité des dirigeants, la conduite de la guerre et la capacité du pouvoir à rendre des comptes.

Sa candidature place ainsi Netanyahu devant un adversaire difficile à disqualifier sur le terrain sécuritaire. Eisenkot connaît l’armée de l’intérieur, a exercé ses plus hautes responsabilités et a personnellement payé le prix de la guerre.

gadi eisenkot and son
Gal Meir Eisenkot, fils de Gadi Eisenkot, alors ministre israélien de la guerre, a été tué dans le nord de la bande de Gaza, début décembre 2023. Les deux hommes apparaissent ici en 2018.
Adversaire de Netanyahu, mais même ligne dure sécuritaire

Le chef de Yashar défend une ligne de centre droit. Son opposition à Netanyahu ne correspond pas à une rupture générale avec les orientations sécuritaires israéliennes.

Selon le portrait d’Axios publié avant le scrutin, Eisenkot s’oppose à la création d’un État palestinien dans les conditions actuelles. Il promet de mettre fin au pouvoir du Hamas à Gaza dans les dix-huit mois suivant son arrivée aux responsabilités, par la diplomatie ou par la force. Il s’engage également à combattre les violences terroristes de Juifs contre les Palestiniens en Cisjordanie.

Sur l’Iran, il a soutenu la guerre et les frappes contre les installations nucléaires, tout en rejetant l’objectif d’un changement de régime imposé militairement, qu’il juge irréaliste. Il privilégie la pression économique et la construction d’une alliance régionale avec les pays arabes.

Son offre politique associe donc fermeté sécuritaire, changement de direction et restauration de la confiance dans les institutions.

Faire trembler Netanyahu, puis trouver une majorité

Au lendemain du vote, Eisenkot a imposé sa place de principal challenger. Mais le scrutin n’a donné de majorité claire à aucun des deux camps. Netanyahu conserve le pouvoir pendant les négociations, tandis que son adversaire doit transformer une coalition d’opposants en majorité de gouvernement.

Le fils d’immigrés marocains a réussi à devenir l’homme autour duquel se rassemble l’espoir de tourner la page Netanyahu. Pour accéder au pouvoir, il lui faut maintenant obtenir l’accord de partenaires que le rejet du Premier ministre ne suffit pas à réunir.

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