Alors que la succession d’António Guterres commence à prendre forme, la course au poste de secrétaire général des Nations unies semble, en apparence, suivre un processus transparent : candidatures officielles, lettres adressées aux États membres, déclarations de vision et auditions publiques.
Mais derrière cette mécanique institutionnelle bien huilée, une réalité diplomatique beaucoup plus déterminante s’impose.
Comme le souligne l’analyste Ahmed Fathi dans une tribune publiée sur AmeriNews, le futur secrétaire général ne sera probablement pas élu : il sera surtout accepté par les grandes puissances.
Une course déjà engagée
Plusieurs candidatures ont déjà émergé pour succéder à António Guterres à la tête de l’ONU.
Parmi les personnalités évoquées figurent notamment :
- Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili et ex-haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme
- Rebeca Grynspan, secrétaire générale de la CNUCED et ancienne vice-présidente du Costa Rica
- Rafael Grossi, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique
- Macky Sall, ancien président du Sénégal et ancien président de l’Union africaine
À ces candidatures officielles pourrait s’ajouter un candidat surprise, scénario fréquent dans les successions à la tête de l’organisation.
Sur le plan public, chacun met en avant une vision différente de l’avenir du multilatéralisme.
Michelle Bachelet insiste sur la nécessité de restaurer la confiance dans les institutions internationales, alors que les tensions géopolitiques fragilisent la coopération internationale.

Michelle Bachelet – Ancienne présidente du Chili et ex-haute-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet est une figure majeure du multilatéralisme et de la diplomatie internationale.
Rebeca Grynspan défend une approche davantage axée sur la crédibilité économique et la gouvernance globale, forte de son expérience dans les questions de commerce, de développement et de stabilité financière.

Rebeca Grynspan – Économiste costaricienne et ancienne vice-présidente du Costa Rica, Rebeca Grynspan dirige actuellement la CNUCED et s’est imposée comme une spécialiste reconnue des politiques de développement et de gouvernance économique mondiale.
Rafael Grossi, diplomate chevronné, propose une approche technocratique et opérationnelle, centrée sur l’efficacité des institutions et la capacité de l’ONU à produire des résultats concrets.

Rafael Grossi – Diplomate argentin de carrière et directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Rafael Grossi est l’un des principaux acteurs de la diplomatie nucléaire internationale.
Enfin, Macky Sall incarne une revendication de plus en plus audible dans les couloirs diplomatiques : le retour d’un Africain à la tête de l’organisation, près de vingt ans après la fin du mandat de Kofi Annan.

Macky Sall – Ancien président du Sénégal et ancien président en exercice de l’Union africaine, Macky Sall fut une figure politique africaine influente engagée.
Une décision qui se joue ailleurs
Mais selon Ahmed Fathi, ces visions programmatiques restent secondaires.
Dans les faits, les élections au poste de secrétaire général de l’ONU obéissent avant tout à une logique de rapports de force diplomatiques.
Le mécanisme institutionnel est bien connu.
Le secrétaire général est officiellement nommé par l’Assemblée générale, mais uniquement sur recommandation du Conseil de sécurité. Et au sein de ce Conseil siègent cinq membres permanents dotés d’un droit de veto :
- États-Unis
- Chine
- Russie
- Royaume-Uni
- France
Dans la pratique, un seul veto suffit à éliminer un candidat.
Les campagnes se transforment donc rapidement en exercice d’équilibre diplomatique, où chaque candidat doit éviter de devenir inacceptable pour l’une de ces puissances.
Washington privilégie généralement des profils favorables au multilatéralisme tout en restant compatibles avec les intérêts occidentaux.
Pékin et Moscou se méfient des secrétaires généraux trop interventionnistes.
Les Européens, eux, mettent souvent l’accent sur la réforme institutionnelle et la coopération internationale.
Trois logiques qui s’affrontent
Trois dynamiques principales pourraient structurer la décision finale.
La première est la logique régionale.
Même si la Charte des Nations unies ne prévoit aucun système de rotation, la fonction de secrétaire général a historiquement circulé entre régions. Pour de nombreux diplomates africains, l’heure est venue pour le continent, fort de 54 États membres et d’un rôle central dans les opérations de maintien de la paix, de reprendre ce poste stratégique.
La deuxième logique est celle de la représentation des femmes.
En près de quatre-vingts ans d’existence de l’organisation, aucune femme n’a encore dirigé les Nations unies. Pour de nombreux États engagés en faveur de l’égalité de genre, cette anomalie devient difficile à justifier. Dans ce scénario, les candidatures de Michelle Bachelet et Rebeca Grynspan prendraient une importance particulière.
La troisième logique est celle du compromis géopolitique.
Lorsque les grandes puissances ne parviennent pas à s’entendre sur une personnalité politique forte, elles optent parfois pour un profil plus technique, jugé moins clivant. Dans cette hypothèse, le profil diplomatique et technocratique de Rafael Grossi pourrait apparaître comme une solution acceptable pour l’ensemble du Conseil de sécurité.
L’arithmétique silencieuse de l’ONU
Ces trois équations : régionale, politique et institutionnelle, ne peuvent pas toutes être satisfaites simultanément.
Choisir un Africain répondrait à la logique de rotation.
Choisir une femme corrigerait un déséquilibre historique.
Choisir un technocrate faciliterait un compromis entre grandes puissances.
La décision finale résultera donc d’un arbitrage entre ces priorités.
Pour l’instant, les candidats multiplient les consultations diplomatiques et les rencontres avec les États membres. Mais, comme le rappelle Ahmed Fathi, les véritables décisions se prennent rarement devant les caméras à l’ONU.
Elles se construisent dans les négociations discrètes entre les grandes puissances. Au bout du compte, la question décisive n’est pas de savoir qui veut diriger les Nations unies. Elle est de savoir avec quel candidat les puissances mondiales sont prêtes à vivre pendant les cinq prochaines années.

Ahmed Fathi – Analyste et chroniqueur spécialisé dans les affaires internationales et la diplomatie multilatérale, Ahmed Fathi suit de près les dynamiques politiques au sein des Nations unies et les équilibres de pouvoir qui façonnent la gouvernance mondiale.





