« Gardez vos guerres loin de nous » : le Tycoon émirati Al Habtoor s’en prend aux États-Unis

La sortie de Khalaf Ahmad Al Habtoor, l’un des hommes d’affaires les plus influents des Émirats arabes unis et réputé proche du pouvoir à Dubaï, a pris de court de nombreux observateurs. En rejetant publiquement toute participation des Émirats à la guerre contre l’Iran et en s’en prenant aux appels américains à l’implication des pays du Golfe, le milliardaire a fait émerger au grand jour des tensions rarement exprimées au sein de la fédération. Car si l’architecture stratégique des Émirats est dominée par Abou Dhabi et par le président Mohammed bin Zayed Al Nahyan, Dubaï, dirigée par Mohammed bin Rashid Al Maktoum, repose sur un modèle radicalement différent : celui d’une économie ouverte, sans rente pétrolière, fondée sur la stabilité régionale, le commerce et l’attractivité financière. Or la guerre a frappé directement cet équilibre. L’image internationale de Dubaï a été écornée, l’activité du port stratégique de Jebel Ali a été perturbée et l’émirat, longtemps plateforme d’affaires pour les capitaux et les opérateurs iraniens cherchant à contourner les sanctions, se retrouve aujourd’hui exposé aux retombées économiques du conflit. Dans ce contexte, la prise de position d’Al Habtoor est interprétée par plusieurs analystes comme l’expression d’une colère croissante dans les cercles économiques de Dubaï face à une guerre qui menace les fondements de son modèle. Elle pose également une question plus délicate : celle de l’impact durable que cette crise pourrait avoir sur l’équilibre politique entre Dubaï et Abou Dhabi, et sur la relation entre Mohammed bin Rashid Al Maktoum et Mohammed bin Zayed Al Nahyan, piliers d’une fédération qui a jusqu’ici soigneusement préservé l’apparence d’une unité stratégique sans faille.

Al Habtoor Al Maktoum

Le gouverneur de Dubaï, le cheikh Mohammed ben Rashid Al Maktoum, et l’homme d’affaires émirati Khalaf Al Habtoor.

Dans une déclaration virulente publiée sur X, le milliardaire émirati Khalaf Ahmad Al Habtoor a exclu toute participation des Émirats arabes unis à la guerre contre l’Iran, accusant Washington de privilégier les intérêts d’Israël au détriment de ceux de ses alliés du Golfe.

Le message a été supprimé de X quelques heures après sa publication, dans un pays où les prises de position publiques sur les questions stratégiques restent étroitement surveillées.

Le président du groupe Al Habtoor a réagi aux déclarations récentes du sénateur républicain Lindsey Graham, qui a appelé les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à rejoindre les États-Unis et Israël dans leur confrontation avec l’Iran.

« Je lui dis clairement : nous savons parfaitement pourquoi nous sommes sous attaque, et nous savons aussi qui a entraîné toute la région dans cette dangereuse escalade sans consulter ceux qu’il appelle ses “alliés” dans la région », a écrit le magnat de Dubaï.

Khalaf Al Habtoor n’occupe aucune fonction gouvernementale, mais il figure parmi les hommes d’affaires les plus influents des Émirats arabes unis et entretient des liens étroits avec les cercles du pouvoir. Dans un pays où l’expression publique, en particulier sur des sujets géopolitiques sensibles, est étroitement encadrée, sa prise de position a rapidement attiré l’attention.

Dans le contexte de la guerre en cours, l’Iran a riposté par des frappes de drones et de missiles visant plusieurs cibles dans le Golfe, alimentant les craintes d’un élargissement du conflit.

Dans son message, Al Habtoor affirme que les Émirats arabes unis ne nient pas la menace que représente l’Iran pour la région et qu’ils ne font pas confiance à Téhéran.

Mais il estime que la confrontation actuelle dépasse largement les intérêts des pays du Moyen-Orient.

« C’est un jeu sale dans lequel plusieurs puissances s’affrontent aux dépens de notre région, sans honneur et sans transparence », a-t-il écrit, accusant à la fois l’Iran, Israël et les États-Unis de poursuivre leurs propres intérêts.

« Pour cette raison, nous le disons clairement : nous n’entrerons pas dans cette guerre pour servir les intérêts des autres, et nous ne sacrifierons pas nos fils dans un conflit qui aurait pu être évité par la diplomatie et des solutions politiques. »

« Nous n’avons pas besoin de votre protection »

Le milliardaire a également répondu aux propos de Lindsey Graham affirmant que les pays arabes bénéficient de la protection américaine.

« Je lui réponds : nous n’avons pas besoin de votre protection. Tout ce que nous voulons de vous, c’est que vous gardiez vos mains loin de nous », a déclaré Al Habtoor.

Il a également rejeté l’idée selon laquelle les ventes d’armes américaines aux pays du Golfe constitueraient une forme d’assistance.

Selon lui, les États du Golfe investissent eux-mêmes des milliards de dollars dans leur sécurité et ces transactions relèvent avant tout d’un commerce stratégique.

Dans sa critique, Al Habtoor a aussi évoqué les déclarations du sénateur Graham sur les réserves pétrolières mondiales.

Dans une interview accordée à Fox News, Graham a souligné que l’Iran et le Venezuela détiennent ensemble environ 31 % des réserves mondiales de pétrole, évoquant la possibilité d’un partenariat stratégique autour de ces ressources.

Pour le milliardaire émirati, ces propos éclairent les motivations réelles derrière la guerre.

« C’est seulement à ce moment-là que l’image devient claire. Et c’est seulement à ce moment-là que nous comprenons pourquoi ils veulent cette guerre », a-t-il écrit.


Al Habtoor Maktoum

Khalaf Ahmad Al Habtoor au centre, entouré du gouverneur de Dubaï, le cheikh Mohammed bin Rashid Al Maktoum, et du prince héritier Hamdan bin Mohammed Al Maktoum.


Les Émirats démentent toute frappe en Iran

Ces déclarations interviennent alors que plusieurs médias israéliens ont affirmé qu’Abou Dhabi aurait participé à une frappe contre une installation de dessalement en Iran.

Les autorités émiraties ont rapidement démenti ces informations.

Dans un communiqué publié dimanche, le ministère des Affaires étrangères des Émirats arabes unis a indiqué que le pays agissait en « état de défense » face aux attaques iraniennes mais « ne cherche pas à être entraîné dans des conflits ou une escalade ».

La sortie d’Al Habtoor est d’autant plus remarquable que l’homme d’affaires n’est pas connu pour critiquer ouvertement les dirigeants américains.

Au contraire, il avait publiquement soutenu la normalisation entre Israël et plusieurs pays arabes dans le cadre des Accords d’Abraham, conclus sous l’impulsion du président Donald Trump.

Les Émirats arabes unis avaient alors établi des relations diplomatiques avec Israël, suivis par Bahreïn et le Maroc.

Le groupe Habtoor avait été l’une des premières entreprises émiraties à envisager des partenariats avec des compagnies aériennes israéliennes. Il avait également signé un accord de coopération stratégique avec l’entreprise technologique israélienne Mobileye. De manière générale, les Émirats arabes unis sont considérés comme l’État du Golfe le plus proche d’Israël.

Cette sortie inhabituelle d’une figure proche des cercles dirigeants de Dubaï éclaire ainsi, en filigrane, les tensions que la guerre pourrait faire émerger au sein même des Émirats arabes unis, entre un Abou Dhabi engagé dans les équilibres stratégiques régionaux et une Dubaï dont la prospérité repose avant tout sur la stabilité et la fluidité des affaires.

Texte intégral de la publication du milliardaire émirati

« J’ai entendu les déclarations du sénateur américain Lindsey Graham, dans lesquelles il appelle les pays du Conseil de coopération du Golfe à entrer dans cette guerre, affirmant que nous sommes également attaqués et que nous devons rejoindre le combat. Et je lui dis clairement : nous savons parfaitement pourquoi nous sommes attaqués, et nous savons aussi qui a entraîné toute la région dans cette dangereuse escalade sans consulter ceux qu’il appelle ses « alliés » dans la région.

Nous remercions Dieu que les Émirats arabes unis et les pays du Conseil de coopération du Golfe se portent bien, et nous n’avons nul besoin de quelqu’un qui prétend être venu au Moyen-Orient pour nous sauver. La vérité est que ce sont des décisions américaines précipitées qui ont entraîné la région dans une guerre dont les peuples n’ont pas participé à la décision, et dont les alliés locaux n’ont pas été consultés avant son déclenchement.

Nous ne nions pas la menace iranienne pour la région, qui est devenue évidente ces derniers jours. Nous ne faisons pas confiance à l’Iran. Mais il s’agit d’un jeu sale dans lequel plusieurs puissances s’affrontent aux dépens de notre région, sans honneur ni transparence. Dans ce contexte, l’Iran, Israël et les États-Unis agissent tous selon leurs propres intérêts, et non selon les intérêts des peuples des pays arabes du Moyen-Orient.

Pour cette raison, nous le disons clairement : nous n’entrerons pas dans cette guerre pour servir les intérêts d’autrui, et nous ne sacrifierons pas nos fils dans un conflit qui aurait pu être évité par la diplomatie et des solutions politiques. Nous valorisons la vie de nos fils et nous ne considérons pas leurs âmes comme des « dommages collatéraux », comme certains le font. Rien au monde n’est plus précieux que la vie de nos fils, et aucune alliance avec un pays dans le monde ne vaut la peine de risquer ces vies. Si le président Donald Trump et le sénateur Graham sont prêts à risquer leur pays et la vie des Américains pour les intérêts d’Israël, c’est leur choix. Quant à nous, nous ne ferons pas la même chose.

Le sénateur Graham affirme aussi qu’ils sont « les alliés des Arabes » et que nous avons besoin et bénéficions de la protection américaine. Et je lui réponds : nous n’avons pas besoin de votre protection. Tout ce que nous voulons de vous, c’est que vous nous laissiez tranquilles.

Il dit également : « Nous vous vendons des armes. » Comme si c’était un service que les États-Unis nous rendaient. La vérité est que ce n’est une faveur de personne. Nous investissons dans notre sécurité et nous payons des milliards de dollars pour ces armes, et il s’agit d’un immense commerce et d’une industrie bâtie sur ces accords. En réalité, les États-Unis eux-mêmes se tournent désormais vers l’achat d’armes en Ukraine pour approvisionner leurs alliés dans d’autres guerres. C’est une industrie qui prospère grâce aux guerres et aux ventes d’armes, pas une œuvre caritative.

Et ce qui est le plus clair de tout est ce que le sénateur Graham lui-même a dit lorsqu’il a parlé du pétrole. Il a déclaré que l’Iran et le Venezuela détiennent ensemble 31 % des réserves mondiales de pétrole, et que les États-Unis pourraient établir un partenariat avec cette part du pétrole mondial, ce qui serait un « cauchemar pour la Chine ». Il a même ajouté que si le régime en Iran changeait, il y aurait un « nouveau Moyen-Orient » et que les États-Unis « gagneraient beaucoup d’argent ».

C’est alors que l’image devient claire. Et c’est seulement alors que nous comprenons pourquoi ils veulent cette guerre. »

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