Malgré l’engagement d’Aziz Akhannouch jusqu’aux dernières heures de campagne, le RNI donne l’image d’un parti qui se défait de l’intérieur. L’affaire El Fayek, les attaques de Mohamed Simou contre Rachid Talbi Alami et la dynamique imprimée par Fouzi Lekjaa au PAM dessinent un scénario de lourde sanction pour la Colombe. Pendant ce temps, l’Istiqlal avance sans bruit.
Le RNI sera très probablement laminé par le scrutin du 23 septembre. C’est le pronostic que m’inspire cette fin de campagne, où les signes de fragilité s’accumulent autour du parti qui dominait encore, il y a cinq ans, le paysage électoral. Aziz Akhannouch aura pourtant tenu jusqu’au bout. Bien qu’il ait quitté la présidence du RNI, il s’est engagé dans la bataille avec une constance que personne ne peut sérieusement lui contester. Mais sa mobilisation ne suffit plus à masquer les fractures de la maison.
L’affaire El Fayek aura, à mes yeux, constitué le point de bascule. Dans son communiqué du 12 septembre, le parquet général près la cour d’appel de Fès a annoncé la poursuite des investigations sur une plainte de l’ancien député Rachid El Fayek, aujourd’hui détenu, à la lumière d’éléments exposés par son avocat. Les déclarations de la défense ont cité trois figures centrales du RNI : son président Mohamed Chouki, le président de la Chambre des représentants Rachid Talbi Alami et le porte-parole du gouvernement Mustapha Baitas.
Ces accusations ne constituent pas une preuve de culpabilité. Chouki les a démenties et a annoncé son recours à la justice. Il appartient à l’enquête d’établir les faits. Leur irruption dans la campagne produit néanmoins un effet politique immédiat : elle installe le doute au sommet d’un parti dont la force reposait aussi sur l’assurance de ses élus et la discipline de ses réseaux. À quelques jours d’un vote, ce doute suffit à refroidir bien des enthousiasmes.
La sortie de Mohamed Simou donne à cette crise intérieure un visage et une voix. Dans la vidéo diffusée lundi, le député de Larache et président de la commune de Ksar El Kébir s’en prend frontalement à Talbi Alami. Il lui reproche de multiplier les conflits, de déstabiliser les équilibres locaux et d’abîmer un parti que ses militants ont contribué à construire. « Tu nous as brisés », lâche-t-il en darija.
Simou affirme même que quatre huissiers de justice surveillent ses activités à l’initiative de Talbi Alami. Il défend le droit de sa fille à se présenter sous les couleurs du PAM, rappelle sa relation personnelle avec Akhannouch et assure rester lui-même au RNI. Puis il salue les qualités de Fouzi Lekjaa. Toute la contradiction de cette fin de campagne tient dans cette séquence : un élu revendique encore son appartenance à la Colombe, désavoue l’un de ses principaux dirigeants et couvre d’éloges la figure montante du camp adverse.
Talbi Alami avait déjà donné la mesure de la nervosité ambiante dans l’enregistrement attribué à son intervention au bureau politique du RNI. Il y promettait de barrer à Lekjaa l’accès au ministère des Finances, présenté comme devant revenir à Nadia Fettah. Le ralliement de Lekjaa au PAM venait de déplacer le centre de gravité de la compétition. La riposte du RNI consistait déjà à parler de portefeuilles avant même que les électeurs aient parlé.
Depuis, la campagne a renforcé l’ascendant de Lekjaa. Sa popularité, sa présence sur le terrain et sa capacité à occuper l’espace public ont donné au Tracteur une assurance nouvelle. D’après nos sources, le PAM mène une campagne d’une intensité qui inquiète ses concurrents. Les militants y croient, avec une conviction que nos interlocuteurs décrivent comme supérieure à celle de 2015. Dans leurs conversations, la question du lendemain prend presque le pas sur celle du résultat : Fatima-Zahra Mansouri ou Fouzi Lekjaa ? La première femme à la tête du gouvernement ou « Moul Lkoura » ?
À l’autre bout de cette campagne, selon nos sources, Akhannouch se sent lâché dans la dernière ligne droite, et profondément seul. On peut porter un jugement sévère sur son bilan tout en lui reconnaissant une fidélité à sa ligne. Il a continué à défendre son gouvernement et son parti lorsque l’exercice devenait manifestement plus difficile. Peut-être faut-il y voir sa conception de la responsabilité attachée à la mission que lui a confiée le Souverain. Il serait hasardeux de lui prêter davantage ; sa persévérance, elle, est visible.
Cette persévérance se heurte désormais à un réquisitoire public. Le texte publié lundi 21 septembre par Tarik Qattab dans Le360 en donne une illustration particulièrement sévère. Le média reproche au RNI l’écart entre ses engagements de 2021 et le quotidien des Marocains : pouvoir d’achat fragilisé, promesse d’emplois déçue, accès aux aides sociales entravé par la bureaucratie, hôpital sous pression, école secouée par les grèves. Il met aussi en cause l’opacité gouvernementale et les interférences entre intérêts économiques et responsabilités publiques.
Le360 avait déjà critiqué Akhannouch. Mais, à la veille du scrutin, ce texte pose une question autrement corrosive : quelle crédibilité reste-t-il à celui qui promet de nouveau après avoir déçu ? Ajoutée aux soutiens publics dont bénéficient Lekjaa et le PAM, cette sévérité nourrit ma lecture d’une recomposition des préférences au sein des milieux politiques et médiatiques influents. Le RNI semble perdre simultanément de son autorité sur ses propres rangs et de sa capacité à convaincre au-delà.
L’Istiqlal, lui, traverse cette séquence avec une discipline remarquable. Sa campagne donne l’impression d’un sans-faute. Même Ryad Mezzour, habituellement parmi les ministres les plus présents dans le débat public, paraît s’être fondu dans la méthode Nizar Baraka : discrétion, cohérence et travail d’organisation. Le parti dispose d’une machine électorale patiemment construite sur plusieurs décennies. Il sait qu’une campagne se gagne aussi dans les circonscriptions, loin du bruit des réseaux sociaux.
Un paradoxe demeure : le PAM et l’Istiqlal ont gouverné avec le RNI. Ils portent leur part du bilan collectif. Pourtant, la campagne semble concentrer le coût politique du quinquennat sur son chef de file, tandis que ses deux partenaires parviennent à incarner une suite possible. Le scrutin pourrait ainsi redistribuer les rôles à l’intérieur de la majorité sortante tout en sanctionnant celui qui la dirigeait.
La crise de Sebta et le renforcement des relations avec Israël peuvent-ils bouleverser cette lecture et profiter au PJD ? Je ne crois pas qu’ils suffisent à lui rendre une stature de parti de gouvernement. Benkirane a mobilisé son registre habituel, celui de la proximité, de l’indignation et de la repartie. Mais il a aussi transformé son parti en une tribune de commentaire permanent. La familiarité du ton et de la tenue peut rapprocher de ses sympathisants, elle ne démontre pas une capacité à conduire un pays confronté à un agenda aussi exigeant.
À force d’occuper ce registre, Benkirane a, paradoxalement, facilité le travail du PAM, auquel il laisse l’espace de la projection gouvernementale. Sur la normalisation, le PJD reste en outre prisonnier de sa propre histoire : c’est Saad Dine EL OTMANI, alors chef du gouvernement et secrétaire général du parti, qui a signé la déclaration conjointe du 22 décembre 2020. Ce précédent affaiblit sa prétention à transformer aujourd’hui ce dossier en brevet de cohérence politique.
La solidarité avec les Palestiniens dépasse d’ailleurs largement son électorat. Elle peut aussi nourrir une gauche attachée aux droits humains et à la justice sociale. Le PJD n’a aucun monopole sur cette mobilisation, pas davantage qu’il ne détient l’exclusivité de la colère contre le gouvernement.
Mon pronostic reste donc le suivant : le PAM en tête, l’Istiqlal derrière et le RNI, au mieux, en troisième position. Le PPS et le PJD peuvent améliorer sensiblement leurs scores sans pour autant reprendre la direction du jeu. L’USFP risque de nous surprendre.
Il faut cependant rendre justice à Driss El Azami El Idrissi et à Mustapha El Khalfi, qui ont mené une excellente campagne. Ils ont rappelé que le PJD conserve des cadres capables de défendre un programme et de porter un débat de fond. Abdellah Bouanou s’est montré plus en retrait, une discrétion qui m’a semblé traduire des réserves sur la stratégie de campagne. Mais lors de la commémoration de la disparition de Feu SM le Roi Hassan II, tous ont affiché leur unité. À quelques heures du scrutin, le parti a donné à voir une capacité à faire bloc qu’il serait imprudent de sous-estimer.

Au lendemain du vote, il faudra surtout sortir de ce climat de règlements de comptes. Le pays attend un gouvernement cohérent, capable de maîtriser sa communication, d’accélérer les réformes et d’entendre ce que les citoyens disent de leur vie quotidienne. La prochaine majorité sera jugée sur l’emploi, l’école, la santé et le pouvoir d’achat. Le vainqueur du 23 septembre serait bien inspiré de regarder dès maintenant ce qui arrive à celui de 2021.







