Carburants à près de 17 DH : le « jamais » de Fouzi Lekjaa sur le plafonnement des prix

Alors que le gasoil frôle les 17 dirhams le litre, Fouzi Lekjaa a opposé une fin de non-recevoir aux appels à plafonner les prix des carburants. Devant les députés, le ministre de l’Économie et des Finances a assumé le refus du gouvernement de revenir à la compensation, invoquant un coût pouvant atteindre 70 milliards de dirhams. Des déclarations qui ravivent une controverse qui a accompagné le mandat de Aziz Akhannouch : celle des marges des distributeurs, de l’efficacité de la concurrence et de la capacité de l’État à protéger le pouvoir d’achat sans revenir sur la libéralisation du marché.

« Nous ne plafonnerons jamais les prix des carburants. C’est la position officielle du gouvernement. »

La formule, prononcée en arabe dialectal par Fouzi Lekjaa, a marqué les débats de la Commission des finances et du développement économique de la Chambre des représentants, mardi 3 novembre 2026.

Le ministre de l’Économie, des Finances et de la Performance publique entendait clarifier la position de l’Exécutif : ni plafonnement administratif des prix à la pompe, ni retour des produits pétroliers dans le dispositif de compensation.

Une position déjà défendue le 28 octobre sur 2M, dans l’émission L’Heure de la vérité, mais réaffirmée avec davantage de fermeté devant les parlementaires, alors que la hausse des carburants s’impose parmi les préoccupations économiques les plus sensibles du moment.

Depuis le 1er novembre, le prix du gasoil atteint près de 17 dirhams le litre dans certaines stations de Casablanca, dépassant le précédent sommet de 16,57 dirhams enregistré en juillet 2022.

Le refus d’un retour à la compensation

Pour justifier sa position, Fouzi Lekjaa a invoqué le coût budgétaire qu’impliquerait un rétablissement des subventions généralisées aux carburants.

Selon ses estimations, un retour à la compensation représenterait une dépense annuelle comprise entre 50 et 70 milliards de dirhams. Le ministre considère que ces ressources seraient plus efficacement utilisées pour financer les hôpitaux, les infrastructures et les services publics.

Il défend également un argument de justice sociale : les subventions généralisées aux carburants bénéficient proportionnellement davantage aux ménages les plus aisés, qui consomment plus de produits pétroliers, qu’aux catégories modestes.

Cette analyse s’inscrit dans la continuité de la réforme engagée en 2015, lorsque le Maroc a libéralisé les prix des carburants après leur retrait du système de compensation.

Lekjaa estime que revenir sur cette réforme reviendrait à mobiliser des ressources considérables sans garantir un ciblage efficace des populations vulnérables.

Mais ce raisonnement soulève une question centrale : faut-il nécessairement revenir à la compensation pour intervenir sur les prix des carburants ?

Plafonner les marges, plafonner les prix et subventionner : trois mécanismes distincts

C’est l’un des principaux points de désaccord apparus au Parlement.

Le rétablissement de la compensation, le plafonnement des prix à la pompe et la limitation des marges bénéficiaires des distributeurs ne relèvent pas des mêmes mécanismes économiques.

La compensation consiste à mobiliser des fonds publics pour prendre en charge une partie du coût du carburant.

Le plafonnement du prix de vente fixe une limite au tarif facturé au consommateur. Selon son niveau et les coûts réels des opérateurs, il peut nécessiter une subvention publique ou imposer une réduction des marges.

Le plafonnement des marges, en revanche, cherche à limiter la rémunération des intermédiaires sans nécessairement faire supporter la différence au budget de l’État.

Le Parti de la justice et du développement, à travers Driss El Azami, défend notamment un encadrement des marges bénéficiaires des distributeurs, sans remettre en cause le principe de la libéralisation.

Abdellah Bouanou, également issu du PJD, a proposé un mécanisme fiscal permettant d’adapter les prélèvements aux fluctuations internationales.

À gauche, le député Omar Benjelloun a plaidé pour une intervention plus directe, comprenant un plafonnement des prix à la consommation et un renforcement du contrôle public sur les capacités de stockage.

L’estimation de 50 à 70 milliards de dirhams avancée par Fouzi Lekjaa concerne le rétablissement d’un système généralisé de compensation. Elle ne constitue donc pas, à elle seule, une évaluation du coût d’un encadrement des seules marges des distributeurs.

Les bénéfices des pétroliers au cœur de la controverse

Face aux critiques visant la rentabilité des sociétés pétrolières, Fouzi Lekjaa a présenté des chiffres destinés à relativiser l’idée selon laquelle la hausse des prix se traduirait systématiquement par une augmentation de leurs bénéfices.

Selon les données exposées devant les députés, le chiffre d’affaires des entreprises concernées est passé de 99,52 milliards de dirhams en 2017 à 131,36 milliards en 2025.

Dans le même temps, leurs bénéfices auraient diminué de 8,5 milliards à 7,69 milliards de dirhams.

Le taux de marge bénéficiaire serait ainsi revenu de 8,6 % à 5,85 %.

Carburants · Décryptage économique

Des ventes en hausse, des marges en recul

Entre 2017 et 2025, le chiffre d’affaires des opérateurs pétroliers progresse, tandis que leurs bénéfices et leur taux de marge diminuent, selon les chiffres présentés par Fouzi Lekjaa.

20172025

Chiffre d’affaires

+32,0 %

Milliards de dirhams · échelle 0–140

Bénéfices

−9,5 %

Milliards de dirhams · échelle 0–10

Taux de marge bénéficiaire

−2,75 points

Pourcentage · échelle 0–10 %

Le ministre a insisté sur la nécessité de distinguer le chiffre d’affaires, les bénéfices et les risques associés aux activités d’importation, de distribution et de stockage.

Ces chiffres ne suffisent toutefois pas à trancher la question de la formation des prix à la pompe. La marge bénéficiaire globale d’une entreprise ne se confond pas avec la marge commerciale réalisée sur chaque litre vendu.

Le Conseil de la concurrence a lui-même identifié, dans ses travaux publiés en avril 2026, des différences dans la transmission des variations internationales aux prix nationaux.

Sur la période du 1er mars au 1er avril, l’institution constatait une répercussion partielle des hausses internationales sur le gasoil, mais supérieure à leur ampleur sur l’essence.

Sans relever de comportement anticoncurrentiel sur la période examinée, le Conseil mettait également en évidence la persistance d’ajustements tarifaires synchronisés entre les opérateurs, notamment autour des 1er et 16 de chaque mois.

Une pratique qui, selon lui, peut limiter la souplesse concurrentielle du marché.

Lekjaa : la remise en service de la Samir, une mauvaise bonne idée

Pour Fouzi Lekjaa, la réponse gouvernementale passe prioritairement par une transformation des conditions de fonctionnement du marché.

Le ministre a défendu le développement des capacités nationales de stockage, l’ouverture du secteur à de nouveaux opérateurs et une réflexion sur la séparation des activités d’importation et de distribution.

Cette dernière proposition touche à la structure même du marché marocain, où plusieurs entreprises exercent simultanément ces deux activités.

L’objectif affiché consiste à faciliter l’entrée de nouveaux concurrents et à limiter les obstacles liés au contrôle des infrastructures d’approvisionnement.

Le dossier de la raffinerie Samir a également été évoqué. Lekjaa a souligné qu’une remise en service nécessiterait des investissements importants et ne garantirait pas automatiquement une baisse des prix à la pompe.

Il a néanmoins laissé ouverte la possibilité d’étudier des partenariats et des investissements susceptibles de valoriser les installations existantes, notamment leurs capacités de stockage.

Le gouvernement reconnaît la pression sur les ménages

Le lendemain des déclarations de Lekjaa, mercredi 4 novembre, la ministre de l’Énergie, des Mines et du Développement durable, Charafat Afailal, a reconnu devant les députés les difficultés provoquées par la hausse des carburants pour les ménages modestes comme pour les classes moyennes.

Elle a fait état d’une réunion gouvernementale consacrée à l’évolution des prix et insisté sur la nécessité de renforcer la concurrence, de lutter contre les situations de concentration et de faciliter l’arrivée de nouveaux investisseurs. Parallèlement, l’Exécutif maintient une politique d’aides ciblées.

Une nouvelle enveloppe d’environ 400 millions de dirhams a été annoncée au profit des professionnels du transport routier pour la période du 1er au 15 novembre.

De leur côté, les propriétaires et gérants de stations-service ont demandé, le 4 novembre, davantage de transparence sur les mécanismes de fixation des prix. Leur fédération affirme que les exploitants ne décident pas librement des tarifs appliqués et dénonce les contraintes imposées par leurs relations contractuelles avec les sociétés de distribution.

Le véritable enjeu : qui supporte le coût de la flambée ?

Le débat ouvert par les déclarations de Fouzi Lekjaa dépasse oppose plusieurs conceptions de la régulation économique. Une intervention de l’État sur les prix, un encadrement de la rentabilité des distributeurs, une adaptation de la fiscalité ou une amélioration des conditions de concurrence.

En refusant catégoriquement le plafonnement, Fouzi Lekjaa a clarifié la doctrine économique du gouvernement. Mais il a également replacé au centre du débat une interrogation à laquelle les seuls équilibres budgétaires ne suffisent pas à répondre : dans un marché libéralisé, comment garantir que les fluctuations internationales, les coûts d’approvisionnement et les marges commerciales se traduisent par des prix justifiés pour le consommateur marocain ?

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